Depuis une vingtaine d’années, le marché de l’assurance construction a profondément évolué sous l’effet combiné de la montée en complexité des projets, des mutations technologiques et de l’intensification des risques naturels. Ces transformations impactent à la fois les risques de court terme, liés aux chantiers en cours, et les risques de long terme, principalement couverts par les assurances décennales. Le secteur doit aujourd’hui concilier augmentation des besoins de couverture, contraintes réglementaires et limites capacitaires croissantes.
1. Les risques de court terme : en cours de travaux
1.1 L’augmentation de la taille des grands chantiers
L’évolution des capacités assurantielles est d’abord visible sur les grands projets, là où les enjeux financiers sont les plus importants. Dans les pays dits matures, la logique de mutualisation des équipements publics et industriels (eau, déchets, énergie, santé, infrastructures) a entraîné une inflation spectaculaire des budgets de construction. Des projets autrefois estimés à quelques dizaines de millions d’euros atteignent désormais plusieurs centaines de millions.
Dans les pays émergents, la dynamique est différente mais tout aussi structurante : il s’agit de combler des retards d’infrastructures tout en affichant une ambition technologique et symbolique forte. Ponts, tunnels, centrales nucléaires ou usines de dessalement représentent des investissements colossaux, souvent de plusieurs milliards. Face à cette « inflation dimensionnelle », les entreprises de construction doivent se réinventer, et le marché de l’assurance s’adapter pour absorber des risques toujours plus élevés.
En conséquence, les assureurs ont réduit leur part de risque individuelle, rarement au-delà de 40 à 50 % aujourd’hui, contre des niveaux bien supérieurs par le passé. Cela a entraîné une multiplication des acteurs sur les programmes d’assurance, avec l’arrivée de nouveaux assureurs et l’intervention directe de certains réassureurs auparavant placés en seconde ligne. Le partage du risque est devenu central dans la structuration des placements.

1.2 Les évolutions technologiques et environnementales
La transition énergétique et les objectifs climatiques ont favorisé l’essor de projets « verts » : énergies renouvelables, nucléaire, récupération d’énergie, optimisation de la performance énergétique des bâtiments. Ces projets reposent souvent sur des technologies nouvelles, parfois encore peu éprouvées.
Les assureurs, notamment en Tous Risques Montage et Essais (TRME), se montrent particulièrement prudents vis-à-vis des équipements dits prototypiques, c’est-à-dire n’ayant pas encore démontré une fiabilité suffisante dans le temps. Ces technologies peuvent être exclues des garanties ou faire l’objet de conditions spécifiques, après des analyses techniques approfondies.
Si les capacités globales sur les projets complexes se maintiennent, on observe un affaiblissement des garanties : certaines couvertures autrefois standards, comme la garantie de la partie viciée de l’équipement ou les extensions liées à la maintenance constructeur, ne sont plus systématiquement acquises. Le marché français conserve néanmoins une certaine robustesse, au prix de tarifications plus élevées, de capacités réduites et d’une prudence accrue sur les pertes d’exploitation anticipées.
1.3 L’impact des événements naturels
Le secteur de l’assurance agit comme un révélateur direct du changement climatique. La fréquence et le coût croissants des inondations, tempêtes, ouragans ou séismes ont incité assureurs et réassureurs à revoir profondément leur gestion des risques naturels. En France, cela s’est traduit par une augmentation significative de la fiscalité liée au régime des catastrophes naturelles.
Au-delà de ces ajustements financiers, le marché s’est structuré autour de plusieurs leviers : recours systématique à l’ingénierie interne, exigences accrues en matière de prévention, cartographies de risques de plus en plus fines et mises à jour régulières. Dans les zones les plus exposées, les assureurs imposent des plafonds de garanties plus bas et des franchises plus élevées, limitant leur engagement.
2. Les risques de long terme : les assurances décennales
2.1 Des capacités fortement dépendantes de la réassurance
En assurance décennale (Dommages Ouvrage, Responsabilité Civile Décennale, IDI = Inhérent Defect Insurance), les capacités des assureurs dépendent largement de la réassurance, qu’elle soit organisée via des traités annuels ou des couvertures facultatives. Les réassureurs jouent un rôle central dans la détermination des capacités disponibles, tandis que les assureurs conservent principalement le risque de fréquence.
Ces garanties sont particulièrement exigeantes sur le plan financier, en raison des obligations de provisionnement sur une durée longue (jusqu’à 12 ou 13 ans). Ce mécanisme vise à protéger le consommateur final mais pèse lourdement sur les bilans des compagnies. Les montages assurantiels pour les grands projets sont donc très normés et nécessitent une documentation technique exhaustive, ainsi que l’intervention systématique d’un bureau de contrôle. En France, ces risques restent majoritairement portés par quelques assureurs traditionnels dont tout le monde connaît le nom et soutenu par le micromarché des réassureurs spécialisés.
2.2 Les techniques non courantes et les innovations
Comme pour les assurances de chantier, les assureurs décennaux se montrent extrêmement vigilants face aux techniques non courantes, c’est-à-dire celles qui s’écartent des normes, DTU ou règles professionnelles reconnues. Ces dernières années, les installations photovoltaïques ont cristallisé les inquiétudes du marché, en raison de leur généralisation rapide, de l’évolution constante des produits et d’un historique de sinistres importants.
Les assureurs ne se contentent plus d’évaluer le produit : ils analysent la qualité de la mise en œuvre, les domaines d’emploi, les qualifications des intervenants et exigent souvent des assurances spécifiques par opération pour sécuriser leurs recours. Cette accumulation d’exigences a fortement restreint les capacités disponibles sur les projets intégrant des panneaux photovoltaïques.
2.3 Le poids du risque de fréquence et de la jurisprudence
La RC décennale reste structurellement déséquilibrée, notamment en raison de franchises faibles et de l’interprétation extensive de la loi Spinetta par les juridictions, souvent en faveur des utilisateurs finaux. Des désordres esthétiques ou des équipements pourtant exclus par les textes peuvent ainsi être requalifiés en désordres décennaux.
L’équilibre économique du produit repose alors largement sur la gestion financière des provisions et sur des modèles actuariels complexes, adaptés à chaque métier. Une courbe d’évolution des provisions sur le métier de la plomberie (risque faible intensité et fréquence) sera très différente de celui d’un étancheur (moyenne intensité, forte fréquence). Ces contraintes expliquent la rareté des acteurs sur les risques complexes et la limitation croissante des capacités en France.

Conclusion : le rôle clé du courtier spécialisé
L’assurance construction est un métier de spécialistes, marqué par une forte technicité, un cadre normatif exigeant et des contraintes de provisionnement élevées. Elle requiert une approche globale et de long terme afin d’anticiper l’évolution des risques, de sécuriser les projets et d’optimiser durablement les montages assurantiels.
Dans ce contexte complexe et en constante mutation, le rôle du courtier est déterminant : challenger le marché, identifier les capacités adaptées, structurer des solutions en phase avec les innovations techniques et accompagner les clients dans la maîtrise de leurs expositions, avec réactivité et exigence de service.
Fort de son expertise reconnue, Filhet-Allard s’appuie sur des équipes construction hautement spécialisées, juristes, ingénieurs, techniciens et experts de l’immobilier, offrant une technicité et une qualité d’accompagnement en parfaite adéquation avec les enjeux actuels et futurs du secteur.


